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Pierre Mathiot : « Les élèves marocains apportent beaucoup à notre système de formation »

Interview avec M. Pierre Mathiot, directeur de l'Institut d'études politiques de Lille et vice-président de la Conférence des grandes écoles (CGE)

Pierre Mathiot est politologue, ex délégué ministériel aux parcours d’excellence et professeur des universités à Sciences Po Lille. Dans cette interview accordée à Maroc Hebdo, il revient sur la loi immigration votée le 19 décembre 2023, notamment les dispositions qui durcissent l’accès des étudiants étrangers à l'enseignement supérieur en France.

 

Maroc Hebdo : Quelle a été votre réaction lorsque vous avez appris les nouvelles mesures de la loi immigration touchant les étudiants étrangers ?

Ecoutez. J’ai été surpris et évidemment déçu. Tous les présidents d’université et les directeurs des grandes écoles, dont je fais partie, ont signé un texte il y a quelques jours, demandant au président de la République de revenir sur cette décision. Je ne pensais pas qu’on en arriverait là en France ! La loi en général cause problème mais cet aspect-là est totalement idiot par rapport à l’objectif de la France d’accueillir des étudiants du monde entier. Ensuite, en termes de valeurs, c’est un message très négatif que l’on adresse aux étudiants étrangers.

Ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté. En 2018, le gouvernement a mis en place un programme que l’on a appelé ironiquement « Bienvenue en France », destiné à accentuer l'attractivité de la France auprès des étudiants internationaux et à renforcer le rayonnement de l'enseignement supérieur français à l'étranger, tout en demandant aux universités d’appliquer des frais supplémentaires. Pour moi, il s’agissait d’une première alerte. Je dois avouer que c’est un moment très particulier de l’histoire de notre pays et je ne suis pas très heureux.

Maroc Hebdo : Sommes-nous face à un tournant majeur dans la politique d’accueil des étudiants étrangers en France ?

Le paradoxe c’est que le président de la république, Emmanuel Macron, et la première ministre, Elisabeth Borne, ont indiqué que cet article de loi ne leur convenait pas. C’est quand même assez extraordinaire puisqu’il s’agit d’une loi qui a était votée par la majorité. De ce fait, M. Macron a saisi le conseil constitutionnel pour s’assurer de la constitutionnalité d’une telle disposition. Pour ma part, je ne pense pas que cette mesure relative au durcissement de l’accès aux étudiants étrangers en France sera appliquée. J’en suis à peu près convaincu. Faute de quoi, la France deviendra ridicule aux yeux du monde, en particulier les étudiants marocains qui voudront venir en France.

Si vous voulez, soit ce texte de loi sera cassé par le conseil constitutionnel, ce que je ne crois pas, car le paiement d’une caution n’est en rien inconstitutionnel. Soit en exigera une somme modique d’une dizaine d’euros lors de la production du décret d’application.

Maroc Hebdo : Le Maroc, avec 46.000 étudiants qui poursuivent leurs études en France chaque année, est particulièrement concerné par ces restrictions. Est-ce un crève-cœur pour un directeur d’une grande école comme vous, connaissant les liens historiques entre Rabat et Paris ?

La relation est un peu compliquée entre le Maroc et la France en ce moment, n’est-ce pas, rires ! Nous avons quelques étudiants marocains dans notre école mais je crois que c’est vraiment un crève-cœur pour les écoles d’ingénieurs. On constate, depuis quelques années, que le niveau des étudiants marocains dans les matières scientifiques est excellent. Je serai même porté à dire qu’il est meilleur que celui des Français. Le Maroc est aussi devenu un hub pour l’enseignement supérieur en Afrique. La poursuite des études en France des Marocains relève de quelque chose d’historique, c’est une tradition. Justement, c’est ce qui est assez fou dans notre politique.

Ce type de loi envoie un message terrible et idiot aux étudiants qui suivent l’actualité et qui risque de les pousser à aller voir ailleurs, au Canada ou aux Etats Unis, par exemple. En termes de rayonnement de la France, il s’agit d’une catastrophe. Je trouve que c’est un vrai gâchis. Un gâchis pour la relation franco-marocaine mais également en matière de co-construction avec les écoles marocaines, dont les élèves sont de très bonne formation.

Maroc Hebdo : Avec cette loi, est-ce les fondamentaux de l’enseignement français qui ont été touchés ?

Je suis quelqu’un de très modéré sur le plan politique et j’essaie d’être cohérent dans ce que je dis. Bien sûr en tant que dirigeant de mon école, cet article de loi m’a touché, mais c’est une loi qui a pour mission de réguler l’immigration. Bien que le texte de loi concerne de façon très marginale la question des étudiants, je le regrette profondément.

Maroc Hebdo : Allez-vous user de votre influence pour tenter de supprimer la disposition qui durcit l’accès des étudiants étrangers à l’hexagone ?

J’ai participé, vendredi 22 décembre 2023, à une réunion en visio-conférence, avec la ministre de l’enseignement supérieure et de la recherche, Mme Sylvie Retailleau. En tant que vice-président de la Conférence des grandes écoles, j’ai été invité à cette réunion qui regroupait les bureaux des organisations universitaires en France. La ministre a tenu des propos très solennels en soulignant que les mesures qui durcissent l’accès des étudiants étrangers ne seront en principe pas mise en place. Il y a donc de fortes chance que la caution ne soit pas retenue.

Maroc Hebdo : Pourquoi les étudiants étrangers, et notamment marocains, sont-ils importants pour la France ?

Je pense d’abord que les étudiants marocains sont bons. Ils sont plutôt bien formés. C’est quand même un point très important. Et principalement car ils sont performants dans des domaines ou la France exprime un besoin, notamment l’ingénierie et la santé. Nous avons des problèmes d’attractivité de certains métiers et c’est vrai que les élèves marocains apportent beaucoup à notre système de formation.

Maroc Hebdo : La loi immigration trahit-elle les valeurs universelles sur lesquelles la République a été construite ?

Oui. Cette loi dans sa globalité touche aux principes même de notre République, clairement. Bien que 70% des Français déclarent dans les sondages qu’ils sont favorable à cette loi, je considère qu’il existe certains articles qui, s’ils sont validés par le conseil constitutionnel, constitueront une atteinte forte à certains principes de notre pays.

Maroc Hebdo : Diriez-vous que les hommes politiques français sont devenus irresponsables et incompétents ?

Non. Je dirais que sur ces questions d’immigration, il y a la tentation de suivre l’opinion publique. Au Maroc, c’est un peu différent, mais en France, nos dirigeants gouvernent beaucoup en regardant les sondages et en surveillant le Rassemblement National. Ce qui m’inquiète, c’est que l’on approuve une loi qui a été votée par le RN, laquelle est très à droite, probablement la plus à droite de l’histoire de France, avec l’assentiment d’une majorité qui prétend être modérée.

Le calcul de l’exécutif est que cette démarche éloignera les électeurs du RN de leur formation en allant dans le sens de leurs idées. Ce qui est pour moi une erreur, car l’électorat du RN reste très fidèle à son parti politique. Je reproche à la majorité d’être pragmatique et cynique mais en se fourvoyant. A mon avis, ils mettent en péril une partie de nos principes et que cela ne fera en aucun cas baissé les intentions de votes en faveur du Rassemblement National. Il faut bien voir aussi qu’une partie des hommes politiques qui dirigent la France sont assez favorables à un durcissement de l’immigration. Le gouvernement a probablement perdu sa boussole. Force est de constater que l’on est en France dans une ambiance politique pas très géniale.


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